« Sa remarque [il s’agit de Bergson] : "Plus profondément nous pénétrons l’analyse de la nature du temps, mieux nous comprenons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de ce qui est absolument neuf " me semblait contenir un message encore mal défini, mais important », Ilya Prigogine, 1978.1 

De Moscou à Bruxelles

Ilya Prigogine (Moscou, 1917 – Bruxelles, 2003) est né, comme il le signale lui-même2, au sein d’une famille moscovite qui « s’accommodait mal du changement de régime ». Il connaît donc une transhumance allemande avant que sa famille ne se fixe en Belgique, plus précisément à Bruxelles où le jeune exilé russe effectuera ses études secondaires et universitaires. Le choix d’un pays francophone, mais aussi d’une ville « plus rassurante, moins coûteuse, plus provinciale »3 tient à la pratique maternelle du français plus que de la fuite d’un nazisme croissant. Vivant dans un milieu cultivé, Ilya Prigogine est éveillé à tous les pans de la culture, tant artistiques que scientifiques, sans négliger d’ailleurs les sciences humaines et en particulier la philosophie.

Pianiste amateur et doué, Ilya Prigogine est d’abord un étudiant en langue grecque et latine, et ses intérêts le portent vers l’histoire et l’archéologie. Il indique lui-même que des « circonstances fortuites » le dirigent vers la chimie et la physique. Prigogine décrit succinctement la manière dont s’associent pour lui, et à cette époque, les disciplines : « Comme j'étais assez bavard, ma famille pensait que j'allais faire du droit. Pour moi, dans l'enthousiasme de la jeunesse, cela consistait à défendre des criminels. Il me fallait donc connaître la psychologie. Je me rappelle, comme si c'était hier, être allé à l'université demander à la bibliothécaire un livre de psychologie. Elle m'a donné le premier volume d'une encyclopédie de psychologie et j'ai été surpris de voir que je n'y comprenais rien : on y parlait de cellules, d'axones, alors que j'avais fait des études gréco-latines. J'étais assez fort en histoire, en grec, mais j'avais très peu abordé les mathématiques ou les sciences naturelles. Cette encyclopédie m'a amené à lire un ouvrage sur la cellule végétale qui m'a conduit à la chimie, laquelle m'a amené à la physique »4.

Les arts et les sciences s‘associent de la même manière : ainsi de Bach dont Prigogine dira « Si vous prenez une fugue de Bach, elle obéit à des règles, mais il y a aussi des passages inattendus : ce sont des " bifurcations ". C’est ce mélange de déterminisme et d’imprévisibilité qui en fait la nature et le charme »5.        


Bruxelles, Austin, Copenhague.

Licencié en sciences chimiques ainsi qu’en sciences physiques de l’Université libre de Bruxelles (1939), Ilya Prigogine est docteur en chimie de la même université en 1941 (Thèse disponible dans DI-fusion). Il complète ses études par une agrégation de l’enseignement supérieur en 1945. Au cours de la période qui sépare ses deux derniers diplômes, il connaît la fermeture de l’université et les cours clandestins6, et il œuvre comme enseignant au sein de ce mouvement de résistance universitaire. Sa carrière pédagogique officielle commence donc en 1947, date de sa première nomination comme chargé de cours à l’ULB.

Manifestation pour les 70 ans de Théophile De Donder, 1942 – Archives de l'ULB

Ilya Prigogine s’est orienté vers la chimie grâce à une rencontre qu’il décrit lui-même comme fondatrice, celle de Théophile De Donder, dont il deviendra non seulement l’élève mais aussi le prolongateur, étendant « la méthode De Donder à tous les types de processus irréversibles »7. Théophile De Donder fait donc entrer Ilya Prigogine dans l’École de thermodynamique de la faculté des sciences de l’ULB qu’il a créée. Prigogine participe activement au débat en cours et se fait le propagateur du concept " d’affinité " développé par De Donder, qui « [caractérise] le sens d’une réaction chimique à partir de l’inégalité de Clausius »8; il étend donc ce concept aux phénomènes irréversibles dans leur ensemble. Selon ses exégètes, il s’agit là du point initial fondamental des recherches de Prigogine, qui le guidera à travers toute son œuvre scientifique.

Radu Balescu explicite ce thème chez Prigogine autour des phénomènes irréversibles : « L’oeuvre entière de Prigogine s’organise autour d’un axe principal qu’il évoque à tout instant : le TEMPS (sic). De cette branche maîtresse se détachent progressivement des branches auxiliaires qui définissent des activités plus précises. Mais la direction principale n’est jamais oubliée : c’est l’irréversibilité, la "flèche du temps" disait Prigogine : c’est  " un invariant du mouvement de sa pensée " dirions-nous dans notre jargon.9»
 
Réception à l’occasion du conseil de physique Solvay de 1959 - Archives de l'ULB

Ses travaux le conduisent donc vers la physique du non-équilibre linéaire et la possibilité de structures résultantes puis vers l’étude quantitative des systèmes non linéaires ouverts, avec Paul Glansdorff, et les structures dissipatives loin de l’équilibre qui lui vaudront le prix Nobel de chimie en 1977. Ilya Prigogine lui-même s’en explique : « La seconde [étape de mes recherches] est plus spécialement caractérisée par une très nette analogie avec celle qui nous a conduit de la thermodynamique linéaire des phénomènes irréversibles à la thermodynamique non linéaire (…) Nous avons abouti presque malgré nous à des problèmes d’une grande généralité et aussi d’une grande complexité, mettant en cause le lien unissant, d’une part, les structures physico-chimiques et biologiques, et fixant de l’autre les limites de la description hamiltonienne10 en physique. C’est qu’en effet tous ces problèmes possèdent un élément commun : le temps »11.

L’oeuvre de Prigogine fait date dans l’histoire de la physique et plus particulièrement de la thermodynamique grâce au déploiement du concept d’irréversibilité qui lui est affecté.Relisons Balescu : « Poussant toujours plus loin l'étude des systèmes très éloignés de l'équilibre, Prigogine et ses collaborateurs (de plus en plus nombreux) découvrirent un phénomène extraordinaire. Lorsque l'écart à l'équilibre dépasse un certain seuil, il peut se produire une " bifurcation ". Le système quitte sa trajectoire (qui le lie à l'équilibre, et dont le prolongement devient instable) et saute sur une nouvelle branche, totalement différente de la première : on se trouve porté dans un autre monde. En poussant le système encore plus loin, de nouvelles bifurcations se produisent. Très loin de l'équilibre initial, le système peut devenir entièrement chaotique. Mais, ce qui est plus inattendu, il peut parfois retrouver un nouvel ordre, qui est stabilisé par le flux dissipatif d'énergie qui maintient le système dans cet état. Ce nouvel état peut se manifester par l'apparition de structures spatiales rappelant la structure cristalline: ce sont les " structures dissipatives " »12.     

Ilya Prigogine vit à Bruxelles tout au long de sa carrière, qu’il mène essentiellement à l’Université libre de Bruxelles, poste assorti de chaires aux Etats-Unis. A l’ULB, il est chargé de cours en 1947, puis, à la Faculté des sciences, professeur extraordinaire en 1950, professeur ordinaire en 1950 et deviendra professeur émérite de l’université en 1987. Parallèlement à son activité d’enseignement, Ilya Prigogine dirige les Instituts internationaux de Physique et de Chimie Solvay de 1959 à son décès. En 1967, Prigogine devient directeur d’un centre qui porte son nom à l’Université du Texas (Austin) : The Ilya Prigogine Center for Studies in Statistical Mechanics and Complex Systems, puis en 1984, il devient Ashbel Smith Regental Professor au sein de la même université. Ses activités de chercheur, d’enseignant, de directeur de centre de recherche le conduisent donc à multiplier ses activités en Belgique et aux Etats- Unis, activités qui supposent bien évidemment publications multiples et communications à travers le monde. La liste des collaborations est impossible à dresser ici, tant elles sont nombreuses.
 
Ses recherches sont louées à travers le monde, tant via des prix prestigieux que des hommages divers. Ilya Prigogine sera membre de 58 sociétés ou institutions savantes et honoré par plus de 50 diplômes de docteur honoris causa. La liste des prix qu’il reçoit ne peut être détaillée ici : on retiendra la récompense ultime, le prix Nobel de chimie en 1977 «for his contributions to non-equilibrium thermodynamics, particularly the theory of dissipative structures »13

(Photographie : Remise du prix Nobel par le Roi de Suède 1977 - Archives de l'ULB)
 

La nouvelle alliance

Ilya Prigogine est un penseur multidisciplinaire et polymorphe. Outre le fait de jeter des ponts entre disciplines scientifiques distinctes, le chercheur est guidé par cette notion de temps quel que soit le domaine abordé. « Peut-être l’orientation de mes travaux est-elle sortie du conflit entre ma vocation humaniste d’adolescent et les études scientifiques que j’ai poursuivie ensuite à l’université. Instinctivement je me suis orienté vers des problèmes de complexité croissante, peut-être avec l’espoir d’y trouver un point de rencontre entre les sciences physiques d’un côté et les sciences biologiques et humaines de l’autre »14.

Temps et probabilité, déterminisme, déséquilibre, auto-organisation seront donc aussi traités dans des ouvrages écrit en collaboration et qui donnent à la pensée d’Ilya Prigogine une reconnaissance internationale auprès d’un grand public. Ainsi de « La nouvelle alliance » co-écrit avec Isabelle Stengers en 197915 qui traite de manière générale de la nécessaire interaction entre science et culture et approfondit notamment l’examen épistémologique de la science contemporaine dans son rapport avec la culture en tant qu’elle est une science expérimentale, qu’elle traite de la complexité, nécessite des examens de niveau variable selon les problèmes rencontrés et installe la philosophie au cœur du processus expérimental, en partie à l’encontre de la pensée kantienne classique relative à la connaissance universelle (a priori).
Ces travaux seront poursuivis par bien d’autres jusqu’au décès du physico-chimiste. Au sein de l’ULB, la fécondité philosophique des réflexions d’Ilya Prigogine se traduit par l’organisation des séminaires qui portent son nom et ont pour enseigne « Penser la science »16.   
 
Ilya Prigogine lui-même nourrit une réflexion de fond sur les liens entre son histoire personnelle et sa vie scientifique17 et rappelle que « l’oeuvre d’un théoricien est d’une manière directe liée à sa vie toute entière. Il faut je crois une certaine sérénité pour discerner le chemin à suivre à toutes les bifurcations successives. Cette sérénité je la dois à ma femme Marina ».

Ilya Prigogine a épousé Marina Prokopowicz en 1961. Il a eu deux fils, Yves et Pascal.    

 
  • Pour une biographie détaillée, se référer à Lefever, R. (2013, November 06). Notice biographique d'Ilya Prigogine. Bulletin de la classe des sciences de l'Académie royale de Belgique,(10) (Accessible dans DI-fusion)
  • Pour la liste des titres, prix et distinctions, se référer à  Vanherweghem, J.-L. (1997). Hommage à Ilya Prigogine: vingt ans de prix Nobel de Chimie : 1977-1997. Bruxelles: Editions de l'Université de Bruxelles (Accessible dans DI-fusion)

Notes :
  • (1) I. PRIGOGINE, « Time, structure and fluctuations », in Les Prix Nobel en 1977 : Time, structure …, Stockholm, 1978, p. 121.
  • (2) Ibidem, p. 121.
  • (3) I. PRIGOGINE, « La Grand’Place vaut bien un fleuve, entretien avec Jacques De Decker », Wallonie Bruxelles W/B, 57, sept. 1996, pp. 24-25.  
  • (4) « Ilya Prigogine : " l’incertitude c’est la vie " », propos recueillis par Elisabeth Levy, Le Point, éd. numérique,  http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2007-01-20/ilya-prigogine-l-incertitude-c-est-la-vie/989/0/60025, 18/01/2002, modifié le 20/01/2007.
  • (5) R. BALESCU, « In memoriam Ilya Prigogine », Hommage funèbre au professeur Ilya Prigogine le 6 juin 2003, Bulletin de l’Académie royale, Classe des Sciences, 1-6, t. XIV, 2003, p. 159, citant Ed. Blattchen, Noms de Dieux, Ilya Prigogine, Liège, 1997.   
  • (6) 25 novembre 1941 : l’Université libre de Bruxelles ferme ses portes, éd. A. Despy-Meyer, A. Dierkens et F. Scheelings, Bruxelles, 1991. (Accessible dans la digithèque
  • (7) P. GLANSDORFF, Allocution, Hommage à Ilya Prigogine, Prix Nobel de Chimie 1977, Bulletin de l’Académie royale, Classe des Sciences, 11, 1977, p. 833.
  • (8) Idem, p. 833. Voir aussi inégalité de Clausius : inégalité qui régit les échanges de chaleur d'un système au cours d'une transformation cyclique, un des énoncés possibles du second principe de la thermodynamique,  (Référence : Larousse en ligne)
  • (9) R. BALESCU, « In memoriam Ilya Prigogine », Hommage funèbre au professeur Ilya Prigogine le 6 juin 2003, Bulletin de l’Académie royale, Classe des Sciences, 1-6, t. XIV, 2003, p. 158.
  • (10) Hamiltonien : grandeur exprimée à partir des paramètres définissant un système et représentant l'énergie totale du système. Elle sert en mécanique classique et surtout en mécanique quantique à décrire l'état et l'évolution du système, (Référence : Larousse en ligne).
  • (11) I. PRIGOGINE, « Time, structure and fluctuations », in Les Prix Nobel en 1977 : Time, structure …, Stockholm, 1978, p. 128-129.
  • (12) R. BALESCU, « Ilya Prigogine, le découvreur et l'humaniste », Esprit Libre, septembre 2003, 15. (Accessible en ligne)[Consulté le 03.10.2017]
  • (13)  Nobelprize.org - Lauréats [Consulté le 03.10.2017]
  • (14) I. PRIGOGINE, « Time, structure and fluctuations », in Les Prix Nobel en 1977 : Time, structure …, Stockholm, 1978, p. 129.
  • (15) I. PRIGOGINE et I. STENGERS, La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science, Bibliothèque des Sciences humaines, Gallimard, Paris, 1979.
  • (16)  Penser la science - 2015 [Consulté le 03.10.2017]
  • (17)  Nobelprize.org - Biographie [Consulté le 03.10.2017]